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Décarbonation et cybersécurité : comment les entreprises du secteur peuvent construire une stratégie climat crédible

Les entreprises de cybersécurité ne sont pas en première ligne des émissions industrielles mais elles ne sont pas exemptées des obligations climatiques pour autant. Entre consommation énergétique des datacenters, empreinte numérique des déploiements, déplacements des équipes et chaîne d’approvisionnement matérielle, leur bilan carbone mérite une attention sérieuse. À l’heure de la CSRD et de la taxonomie européenne, construire une stratégie de décarbonation solide est devenu un enjeu stratégique, pas seulement réglementaire.

Introduction : le secteur tech face à l’impératif climatique

Le secteur de la cybersécurité a longtemps été perçu comme un acteur à faible impact environnemental. Cette perception est en train de changer. Les grandes entreprises du numérique représentent aujourd’hui entre 3 et 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, un chiffre comparable à celui de l’aviation civile, et en croissance constante avec la multiplication des usages connectés, de l’intelligence artificielle et des infrastructures de sécurité informatique.

Pour les acteurs de la cybersécurité (éditeurs de logiciels, intégrateurs, fournisseurs de services managés, opérateurs SOC) la question de la décarbonation se pose désormais à plusieurs niveaux : l’obligation légale de mesurer et de publier leurs émissions (CSRD), la pression croissante des clients grands comptes qui intègrent des critères carbone dans leurs appels d’offres, et la nécessité de donner du sens à leur engagement RSE auprès de leurs collaborateurs et investisseurs.

Construire une stratégie de décarbonation efficace dans ce secteur suppose de comprendre précisément d’où viennent les émissions, quelles actions de réduction sont réellement disponibles, et comment des dispositifs complémentaires tels que l’investissement dans la gestion forestière durable peuvent contribuer à neutraliser les émissions résiduelles, notamment sur le scope 3.

1. Comprendre l’empreinte carbone d’une entreprise de cybersécurité

Avant d’agir, il faut mesurer. Et pour mesurer correctement, il faut maîtriser la distinction entre les trois périmètres d’émissions définis par le Greenhouse Gas Protocol, qui reste la référence internationale en matière de comptabilité carbone.

Scope 1 : les émissions directes, souvent limitées

Pour une entreprise de cybersécurité pure, le scope 1 est généralement réduit : il couvre les émissions directement liées à ses activités : chauffage au gaz d’un bâtiment propriétaire, flotte de véhicules de fonction, éventuels groupes électrogènes de secours dans des datacenters en propre. Ces émissions sont les plus faciles à maîtriser, mais rarement les plus significatives.

Scope 2 : la consommation énergétique des infrastructures

Le scope 2 regroupe les émissions indirectes liées à la consommation d’énergie : principalement l’électricité utilisée pour alimenter les bureaux, les salles serveurs et les équipements réseau. Pour les entreprises qui opèrent leurs propres datacenters ou qui hébergent des équipements sur site chez leurs clients, ce poste peut être substantiel. La transition vers des fournisseurs d’énergie renouvelable certifiée (via des contrats de type PPA ou des garanties d’origine) est l’un des leviers les plus directs pour réduire le scope 2.

Scope 3 : le vrai défi, souvent sous-estimé

C’est là que réside l’essentiel de l’enjeu. Le scope 3 regroupe toutes les émissions indirectes en amont et en aval de l’activité : fabrication et fin de vie des équipements informatiques (serveurs, postes de travail, matériel réseau), déplacements professionnels des collaborateurs, hébergement cloud chez des tiers, formation et certifications, émissions des fournisseurs de logiciels et services. Pour la plupart des entreprises tech, le scope 3 représente entre 70 et 90 % du bilan carbone total. C’est aussi le périmètre le plus difficile à réduire directement, car il dépend en grande partie de décisions prises par des acteurs extérieurs à l’entreprise.

C’est précisément pour prendre en compte ce périmètre résiduel difficile à éliminer que des solutions de contribution climatique comme le financement de projets forestiers prennent tout leur sens.

2. Les leviers de réduction disponibles pour le secteur

Une stratégie de décarbonation crédible repose avant tout sur la réduction réelle des émissions. Les effets d’annonce sans mesures concrètes sont de plus en plus scrutés par les régulateurs, par les clients et par les organisations de lutte contre le greenwashing. Voici les principaux leviers actionnables pour une entreprise de cybersécurité.

Efficacité énergétique des infrastructures IT

Le premier geste est d’optimiser l’utilisation des ressources existantes. La consolidation des serveurs, la virtualisation, la migration vers des architectures cloud optimisées, l’extinction des équipements non utilisés la nuit ou le week-end : ces mesures permettent de réduire la consommation électrique sans investissement majeur. Pour les entreprises qui opèrent des datacenters, le suivi du PUE (Power Usage Effectiveness) est un indicateur clé. Un PUE de 1,5 signifie que 50 % de l’énergie consommée sert au refroidissement et à l’alimentation des équipements, et non au calcul utile.

Politique d’achats responsables et allongement de la durée de vie des équipements

La fabrication d’un serveur ou d’un poste de travail représente une part significative de son empreinte carbone totale sur cycle de vie. Allonger la durée d’utilisation des équipements (réparation, remise à niveau, reconditionnement), privilégier les fournisseurs matériels engagés dans des démarches d’écoconception, et inclure des critères environnementaux dans les appels d’offres sont des leviers puissants pour réduire les émissions de scope 3 amont.

Mobilité des collaborateurs

Les déplacements professionnels, en particulier les vols long-courriers pour les conférences et les visites clients, constituent souvent l’un des premiers postes d’émissions de scope 3 dans les entreprises de services tech. La politique de déplacements mérite donc une attention particulière : plafonnement des vols courts, développement du télétravail et des réunions en visioconférence, remboursement préférentiel des transports bas-carbone. Plusieurs organisations comme l’ADEME proposent des guides méthodologiques pour calculer et réduire l’empreinte mobilité des entreprises.

Hébergement cloud et choix des fournisseurs

Pour les entreprises qui hébergent leurs solutions chez des fournisseurs cloud tiers (AWS, Azure, GCP, OVH, etc.), le choix de la région d’hébergement peut avoir un impact significatif sur les émissions : un datacenter situé dans une région à forte proportion d’énergie renouvelable (Scandinavie, certaines régions françaises) émettra sensiblement moins qu’un datacenter alimenté par un mix énergétique carboné. Certains fournisseurs publient désormais des tableaux de bord d’empreinte carbone par service et par région.

Schéma Scopes 1-2-3 — Infographie bilan carbone

3. CSRD et cybersécurité : ce que la réglementation impose concrètement

La directive européenne CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), entrée en vigueur progressivement depuis 2024, impose aux entreprises au-delà de certains seuils (500 salariés pour les premières concernées, puis 250 salariés à partir de 2025) de publier un rapport de durabilité standardisé, selon les normes ESRS (European Sustainability Reporting Standards). Pour les entreprises de cybersécurité de taille significative, cela implique concrètement :

  • La mesure et la publication des émissions de GES sur les scopes 1, 2 et 3
  • L’identification des risques et opportunités climatiques pour l’activité (double matérialité)
  • La définition d’objectifs de réduction chiffrés et de trajectoires crédibles
  • La mise en place d’une gouvernance climatique formalisée
  • La vérification externe des données par un commissaire aux comptes ou un organisme tiers indépendant (OTI), conformément aux exigences de la taxonomie européenne

Au-delà de la conformité, la CSRD représente une opportunité stratégique : les entreprises capables de démontrer une gestion rigoureuse de leur empreinte carbone se différencient sur leurs marchés, notamment auprès des grands comptes publics et privés qui intègrent de plus en plus des critères extra-financiers dans leurs critères de sélection des fournisseurs.

Les acteurs de la cybersécurité qui interviennent auprès d’opérateurs d’importance vitale (OIV) ou d’entreprises du secteur financier et de la santé sont particulièrement exposés à ces exigences — leurs clients étant eux-mêmes soumis à des obligations strictes de reporting environnemental.

4. L’investissement forestier comme levier de neutralisation du scope 3

Une fois les leviers de réduction directe activés, il reste dans tous les cas des émissions résiduelles impossibles à éliminer à court terme — en particulier sur le scope 3. C’est ici que les solutions de contribution climatique fondées sur la nature entrent en jeu.

Pourquoi la forêt ?

Les forêts sont les puits de carbone naturels les plus efficaces à l’échelle planétaire. Un arbre adulte séquestre entre 10 et 25 kg de CO₂ par an selon l’espèce, le sol et le climat. À l’échelle d’un massif forestier bien géré, la séquestration est continue et croissante. Comprendre combien de CO₂ absorbe réellement un arbre permet aux entreprises de dimensionner concrètement leur engagement forestier en fonction de leurs émissions résiduelles.

Mais au-delà du carbone, la forêt produit des co-bénéfices écosystémiques qui intéressent de plus en plus les entreprises engagées dans une démarche de biodiversité : régulation hydraulique, maintien des sols, habitat faunistique, qualité de l’air. Ces bénéfices sont de plus en plus valorisés dans les rapports de durabilité au titre de la double matérialité.

Forêt gérée par EcoTree en Ile-de-France

Un cadre réglementaire robuste : le Label Bas Carbone

En France, les projets de séquestration carbone en forêt peuvent être certifiés sous le Label Bas Carbone (LBC), un dispositif officiel piloté par le Ministère de la Transition Écologique. Ce label garantit la mesure, la vérification et la traçabilité des tonnes de CO₂ séquestrées. Pour une entreprise de cybersécurité qui souhaite inscrire sa démarche de neutralisation dans un cadre crédible et auditables, ce type de certification est un gage de sérieux vis-à-vis des auditeurs CSRD et des parties prenantes.

Une contribution qui s’inscrit dans la durée

Contrairement à des offsets ponctuels souvent critiqués pour leur manque de traçabilité, les solutions de gestion forestière durable permettent aux entreprises d’inscrire leur contribution dans un partenariat long terme avec les écosystèmes forestiers. La séquestration est progressive, mesurée et vérifiée. Pour le secteur de la cybersécurité, dont la culture est précisément fondée sur la traçabilité, l’audit et la preuve, ce type d’approche présente une cohérence particulière avec les valeurs du métier.

5. Construire une stratégie de décarbonation cohérente : les étapes clés

Une stratégie de décarbonation ne s’improvise pas. Pour une entreprise de cybersécurité, voici les étapes à suivre pour construire une démarche solide, conforme aux exigences réglementaires et crédible auprès de toutes les parties prenantes.

  • Réaliser un bilan carbone complet (scopes 1, 2 et 3) selon la méthode GHG Protocol ou Bilan Carbone® ADEME — avec l’appui d’un prestataire spécialisé si nécessaire
  • Identifier les postes d’émissions les plus significatifs et prioriser les leviers de réduction les plus impactants
  • Définir une trajectoire de réduction chiffrée et datée , idéalement alignée avec les objectifs de l’Accord de Paris (trajectoire 1,5°C)
  • Mettre en place une gouvernance climatique formalisée : référent RSE/climat, budget dédié, reporting trimestriel en interne
  • Compléter par une stratégie de contribution climatique sur les émissions résiduelles — notamment via des projets forestiers certifiés Label Bas Carbone
  • Publier et faire vérifier ses résultats dans le cadre du rapport de durabilité CSRD

Cette démarche en séquence (mesurer, réduire, contribuer, publier) est désormais le standard attendu par les régulateurs européens et par les grandes entreprises clientes. Les acteurs de la cybersécurité qui l’intègreront tôt dans leur stratégie gagneront un avantage concurrentiel durable.

La décarbonation n’est pas une option

La décarbonation n’est plus une option pour les entreprises de cybersécurité. Entre la pression réglementaire de la CSRD, les exigences des clients grands comptes et les attentes des collaborateurs, la question n’est plus de savoir si la démarche est nécessaire, mais comment la rendre réelle, mesurable et crédible.

La bonne nouvelle, c’est que des solutions existent à chaque niveau du bilan carbone : réduction des consommations énergétiques, politique d’achats responsables, optimisation des déplacements, et contribution via des projets de gestion forestière durable certifiés pour neutraliser les émissions résiduelles de scope 3. En combinant rigueur technique et engagement de long terme, les acteurs de la cybersécurité peuvent transformer leur contrainte climatique en levier de différenciation.

Les entreprises de cybersécurité sont-elles concernées par la CSRD ?

Oui, dès lors qu’elles dépassent les seuils définis par la directive : 500 salariés ou 250 salariés selon le calendrier d’application. Les PME du secteur peuvent également être concernées de manière indirecte si elles font partie de la chaîne d’approvisionnement de grandes entreprises soumises à l’obligation de reporting.

Qu’est-ce que le scope 3 et pourquoi est-il si difficile à réduire ?

Le scope 3 regroupe toutes les émissions indirectes générées en amont (fabrication des équipements, services achetés) et en aval (usage des produits vendus, fin de vie) de l’activité. Il est difficile à réduire car il implique des acteurs extérieurs à l’entreprise. Pour les entreprises de cybersécurité, il représente souvent plus de 70 % de l’empreinte carbone totale.

L’investissement forestier permet-il de compenser des émissions de scope 3 ?

Il permet de contribuer à la neutralisation des émissions résiduelles impossibles à réduire à court terme. Pour être crédible et auditables, cette contribution doit s’appuyer sur des projets certifiés (Label Bas Carbone en France) et s’inscrire en complément d’un plan de réduction des émissions — et non en substitution.

Quelle méthode utiliser pour réaliser son bilan carbone ?

Les deux référentiels les plus utilisés sont le GHG Protocol (standard international) et la méthode Bilan Carbone® développée par l’ADEME (standard français). Les deux sont acceptés dans le cadre des rapports CSRD, à condition que la méthodologie soit documentée et vérifiable.

Comment intégrer les critères carbone dans les appels d’offres ?

Les entreprises peuvent exiger de leurs fournisseurs qu’ils publient leur bilan carbone, qu’ils s’engagent sur une trajectoire de réduction, ou qu’ils obtiennent une certification environnementale reconnue (ISO 14001, label Numérique Responsable, etc.). Cette approche permet d’agir sur les émissions de scope 3 amont de manière progressive et mesurable.